C’était le feu, les ventes décollaient, je sortais du désert, le mur qui m’empêchait d’avancer s’effondrait… sur mes pieds. Mon stock de recueils de nouvelles fondait sous la chaleur du soleil, et bientôt, je ne pourrais plus rien vendre, faute de livre. Un comble !
Enfin, faute d’anticipation.
Ma faute.
Et ce problème de stock devenait d’autant plus grand que je participais à de nouveaux marchés : les marchés nocturnes.
Toute une histoire.
Sommaire
Un nouveau témoignage
« Mais c’est débile, me dit-elle, mets une affiche, un truc pour qu’on comprenne ce que tu vends ! Une de mes clientes t’a pris pour un témoin de Jéhovah. Je lui ai expliqué que tu étais écrivain. »
Alors, non. Ce n’était pas débile du tout.
J’avais étalé plusieurs livres sur mon stand. Sur la couverture était écrit « Nouvelles », tout comme sur le marque-page que je distribuais. Mais elle avait quand même raison sur un point : ce n’était pas suffisant.
Alors j’ai déchiré une page de mon carnet, et j’ai écrit : « Recueil de nouvelles ».
Ce n’était toujours pas suffisant, mais sur le moment, elle m’a dit « Bon, c’est mieux ».
Elle ?
Elle, c’était ma professeur de marché, Élodie, une commerçante qui vendait des parfums d’ambiance et me donnait des conseils pour améliorer mes ventes.
À la fin du mois de juillet, elle avait trouvé des marchés nocturnes où il restait des places libres.
Il faut que tu y ailles, me dit-elle, c’est une autre clientèle, tu vas vendre.
Elle avait raison, mais mon stock allait disparaître encore plus rapidement !
Les marchés sous la lune
Le mardi 26 juillet, je participai à mon premier marché nocturne. Il avait lieu à La Franqui, sur la place du village, sous les pins et face à la mer. Quand le soleil s’est couché et que les guirlandes lumineuses ont éclairé les allées, une ambiance de féerie a enveloppé la place du village. À ce jour, c’est le plus beau marché nocturne auquel j’ai participé.
Lors de ce premier essai, je vendis sept livres, soit le même nombre qu’au marché de Leucate village, où j’avais déballé le matin. En une journée, j’avais vendu quatorze livres !
Et toujours pas de nouvelle de l’imprimerie… jusqu’au 29 juillet, où, lors du marché de Leucate plage, je reçus un message : « Votre commande a été expédiée ».
Elle allait être livrée dans l’Aveyron, c’était parfait ; un rendez-vous chez le dentiste pris quelques mois plus tôt m’obligeait à y monter pour le premier août.
Il ne me restait presque plus de livres. Entre le 4 et le 30 juillet, j’avais participé à vingt-huit marchés, et j’avais vendu cent quarante-sept recueils de nouvelles.
Cent quarante-sept ! C’était énorme, j’avais du mal à y croire. En un mois, j’avais atteint mon objectif de l’été !
Je reçus les cartons de livres le matin du jeudi 4 août. Aussitôt chargé dans le VanAx, je mis le cap au sud et fonçai (sauf dans les montées, où, fatiguée par le poids des trois cents livres, ma pauvre Ax peinait à avancer).
Le soir même, je participai au marché nocturne de Leucate, puis j’enchaînai le plus de marchés possible.
Une place d’un mètre se libéra au marché nocturne de Port la Nouvelle, une place un peu à l’écart, pas très visible. Je me proposai, l’organisateur m’accepta.
Ce soir là, le mercredi 10 août, je vendis seize recueils de nouvelles. J’en avais vendu autant le matin, à Port-Leucate, un record.
En une seule journée, j’avais vendu trente-deux livres !
C’était incroyable ! Et ce n’était pas fini !
Le mercredi suivant je vendis vingt-six livres, et vingt-cinq la semaine d’après.
En plus des marchés nocturnes, je participai à des festivals en soirée ou à des fêtes de village.
En un mois, je déballai mon stand sur trente-neuf marchés/fêtes/festivals.
Fin août, j’étais épuisé.
Les douleurs au dos ne me quittaient plus, je dormais mal.
Mais en un mois, j’avais vendu deux cent quatre-vingt-dix-neuf livres !
J’étais épuisé, mais heureux. Le mur était tombé, j’étais sorti du désert.
Il avait, finalement, suffi de bien peu de choses, une table, une chaise, un peu d’administratif (on est en France, c’est la tradition), et sur les marchés, entre les fromages, les tomates et les bijoux, j’avais trouvé une place où proposer et vendre mon livre. Ce n’était pas si compliqué… Les marchés existent depuis des siècles, mais pendant des mois et des mois, je m’étais entêté à vouloir vendre mon livre sur Internet, sans succès, j’avais persévéré et je m’étais retrouvé face à un mur… dont j’étais en partie le maçon.
Deux cent quatre-vingt-dix-neuf livres vendus en un mois !
À l’heure où j’écris ces lignes (en février 2026) c’est toujours mon record, et à la fin de ce mois d’août 2022, j’avais du mal à y croire. Je recomptai plusieurs fois, peut-être y avait-il une erreur. Mais non, les chiffres étaient bons.
Et j’étais encore aux fraises.
En rupture de stock.
Encore.
L’été indien
Mon plan initial était de vendre mes livres pendant les grandes vacances. Le mois d’août avait été formidable, mes objectifs avaient été largement dépassés. Sur les plages, dans les restaurants ou sur les routes, la grande marée des touristes refluait vers le Nord. Dans le ciel, le soleil restait chaque jour un peu moins longtemps, et la nuit, la chaleur devenait supportable. L’été nous donnait rendez-vous pour l’année prochaine, et je m’apprêtais, moi aussi, à faire mes valises.
Mauvaise idée ! m’expliquèrent les commerçants, en septembre, les retraités et les couples sans enfants arrivent. Tu peux leur vendre ton livre.
Je les écoutai, et restai donc un mois de plus. Après quelques jours de repos, dus à mon épuisement, et quelques jours de chômage technique, dus à une rupture de stock, je repris la route des marchés en explorant d’autres villages (Gruissan, Canet, Barcarès, Narbonne).
Les commerçants avaient raison, en terme de vente, le mois de septembre ressemblait à celui de juillet.
Mais les chiffres de vente ne font pas tout. Après trois mois à (mal) dormir dans ma voiture, je saturais de cette vie nomade forcée. L’arrivée des premières fraîcheurs rendait bien les douches matinales vivifiantes, mais la fatigue accumulée en trois mois de vie à la roots (de façon rudimentaire, avec un petit côté punk à chien en van aménagé), enveloppait rapidement cette nouvelle vigueur, et rien, pas même les magnifiques levers de soleil sur la Méditerranée ne parvenaient à me faire oublier l’envie de rentrer, de retrouver un rythme de vie à peu près normal, un vrai lit, l’électricité, Internet…
Les mois des mois d’émois
Je suis remonté dans l’Aveyron le dimanche 2 octobre, après le marché de Barcarès. En trois mois, j’ai vendu presque six cents livres, j’ai discuté avec des milliers de personnes, j’ai reçu des dizaines d’encouragements, par courriels ou sur les marchés, j’ai poursuivi mon apprentissage de la vente et surtout, j’ai commencé à remporter mon pari : gagner ma vie en vendant mes livres. Mon aventure littéraire a réellement ressemblé à une aventure, une sorte de road movie avec, en guise d’épilogue, la certitude qu’il est possible de vivre de sa plume en ayant écrit un seul livre, qui plus est, un recueil de nouvelles.
Sur la route du retour, l’aventure de l’été s’achevait, elle s’envolait souvenir avec les nuages d’étourneaux. Devant moi se préparait l’hiver, une autre histoire.
Je vous raconterai
À bientôt