Aventure écriture #12 : l’hiver presse

HORS DÔME

Les grands espoirs sous la lune

Arthur Constance

Aventure écriture #12 : l’hiver presse

En ce début de mois d’octobre, je retrouvai les marchés aveyronnais, et surtout, un vrai lit, une vraie douche et plus généralement, tout le confort que peut offrir un appartement. Fini le martèlement sourd de la pluie sur la carrosserie pendant les soirs d’orage, terminé les postures courbées, les volets à ventouser chaque soir et à décrocher chaque matin, adieu l’angoisse d’être réveillé en pleine nuit : « Bonjour monsieur, Police municipale, vous n’avez pas le droit de dormir ici. Il faut aller au camping ». Place au silence, au calme, mon système nerveux appréciait.
Le retour en Aveyron, c’était aussi beaucoup moins de marchés, seulement deux par semaine : le jeudi à Villefranche-de-Rouergue, et le second à Rodez, le samedi. Et pourtant, sur ces deux marchés, de nouvelles aventures me sont arrivées, laissez-moi vous raconter.

Sommaire

Petit stand et grands espoirs

Je ne sais plus exactement comment elle m’a abordé, peut-être qu’elle m’a demandé ce que je vendais, peut-être que c’est moi qui lui ai tendu un marque-page. Toujours est-il qu’elle a écouté ma présentation avec beaucoup d’attention, et qu’elle m’a même posé quelques questions, avant de me révéler son métier : journaliste.

« Je peux vous interviewer si vous voulez, j’écris des articles sur les commerçants du marché de Villefranche. »

J’avoue que je n’étais pas prêt, et que le palpitant est un peu monté dans les tours. Cet été, sur le marché de Port-Leucate, une journaliste en vacances m’avait aussi proposé une interview, mais nous ne nous étions jamais recroisés, ce qui, je dois l’admettre, ne m’a pas contrarié. Parler de mon livre était encore difficile. Avec la plupart des gens, quelques mots suffisaient. Je présentais les thèmes du recueil, quelques inspirations et ils étaient rapidement capables de savoir si le livre était susceptible de leur plaire ou non. Je répétais toujours les mêmes phrases, on me posait toujours les mêmes questions, je n’avais pas besoin d’improviser, de chercher dans mes souvenirs, c’était facile. Mais parfois, quelqu’un d’un peu plus curieux me posait une question différente, une question à laquelle je ne m’attendais pas, et alors, déraillant de ma routine, je bafouillais, cherchais mes mots comme un écolier ayant oublié sa leçon.
Compte tenu de ces précédents, une interview promettait une catastrophe, et sur le moment j’ai failli me défiler. De toute façon, qu’est-ce que j’allais bien pouvoir lui raconter ?

Elle m’a posé des questions sur mes études, mon parcours ; par quels chemins un écrivain doit-il voyager pour se retrouver sur le marché ?
Ce n’était pas la mer à boire.
Quelques jours plus tard, j’ai eu droit à mon premier article dans un journal.

Au marché de Villefranche de Rouergue, photo de La Dépêche.

Un froid de canard (déchaîné)

Et puis les semaines ont passé, les marchés se sont succédés, et comme j’avais plus de temps pour écrire, j’ai repris mon travail sur le roman. Pendant l’été, je n’avais pas eu le temps de m’en occuper, alors revenir sur le texte après plusieurs mois d’arrêt m’a donné l’impression de le découvrir. J’avais un œil neuf, c’était parfait pour analyser les défauts. J’ai donc repris l’écriture du début.
Je profitai également de ce temps libre pour améliorer mon stand. Je m’achetai une vraie table de marché, un grand parasol de jardin puis un vrai parasol de forain, et, pour éviter d’être confondu avec un témoin de Jéhovah, j’installai ma grosse machine à écrire sur le stand. À cela s’ajoutait un panneau de présentation, bricolé pendant l’été, et inspiré (pour ne pas dire copié), de celui de Cyril (le vendeur d’empanadas du marché de Leucate).

Pour que tout ce matériel entre dans ma voiture, je démontai une partie des caissons, et obtins un très grand espace de rangement. Cette bonne vieille Ax en avait vu du pays, mais la pauvre était frileuse. Et avec l’arrivée de l’hiver, elle vivait des heures difficiles, tout comme son conducteur. Si je devais résumer la situation en une équation, je l’écrirais comme ceci :

Phares + essuie-glaces + chauffage = 0

Des mathématiques sur un blog d’écrivain, on aura tout vu !
En français, cette équation signifie que je ne pouvais choisir que deux éléments parmi les trois. Si je devais utiliser les phares, et que j’allumais le chauffage, alors les essuie-glaces ne fonctionnaient plus.
Je partais tôt le matin, le soleil peu matinal en hiver n’était pas encore levé.
Si la pluie était au rendez-vous, je devais rouler sans chauffage, ce qui, en plein hiver aveyronnais, n’est pas très agréable.
Parfois, rien ne fonctionnait. Je me souviens d’un jeudi où je traversais lentement la nuit pour me rendre au marché de Villefranche-de-Rouergue, et où, en pleine campagne, sans prévenir, les phares se sont éteints. Je me suis retrouvé dans le noir complet, soudain très seul, et sans savoir quoi faire. L’éclairage est revenu, je ne sais comment, au bout de quelques secondes. Et comme ce genre de contrariété n’arrive jamais seul, ce jour-là, après avoir déchargé mon stand, ma bonne vielle Ax a refusé de démarrer. J’ai soupçonné un court-circuit sur la pompe à essence, car je ne l’entendais pas s’enclencher à la mise de contact. J’ai essayé de bidouiller les fameux câbles dénudés dont les rats avaient fait leur quatre-heure, mais sans succès. Ma voiture a quitté le marché sur une dépanneuse, et mon père est venu me récupérer.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ? » me demandaient les autres commerçants. Eux vendaient des poulets, des pommes de terre, des kiwis, bref, des denrées périssables qui les obligeaient à venir par tous les temps (sans oublier leurs fidèles clients, qui eux aussi bravaient les éléments). L’hiver s’était confortablement installé, et la mécanique n’était pas la seule à souffrir de la baisse des températures.
Emmitouflé dans trois pantalons, quatre pulls, deux manteaux et deux paires de gants dans lesquels je glissais des chaufferettes, je ne vivais pas ma meilleure vie. Le froid n’était pourtant pas extrême, mais rester immobile derrière son stand, parfois en plein courant d’air, n’aidait pas à se réchauffer. Je continuai quand même à dédicacer mes livres à la plume. Mes doigts engourdis ne traçaient pas les plus jolies lettres, mais les lecteurs appréciaient le geste.

Qu’est ce que je faisais là ?
Bonne question !
Une fois, c’est un journaliste qui me la posa, sur le marché de Rodez. Il faisait ses courses et a été intrigué par mon stand, alors il m’a pris en photo et m’a appelé quelques jours plus tard pour me poser d’autres questions.
J’eus droit à un article, dans Centre Presse cette fois-ci.

Qu’est-ce que je faisais là ?

Je pense n’avoir jamais eu aussi froid que lors de cet hiver passé sur les marchés. Mais je savais pourquoi je me levais. J’étais un écrivain indépendant, moitié artiste, moitié entrepreneur, et j’aimais cette double casquette, ce double travail qui obligeait à adopter des points de vue différents. Écrire, ou plus généralement créer une œuvre d’art, c’est chercher en soi, vendre, un livre ou un saucisson, c’est chercher dans l’autre.

« Là », en soi, c’était aussi toute une question. Où est son « là » quand on est commerçant itinérant ? Avec le grand succès de l’été 2022, et le grand froid de l’hiver 2023, je me suis dit que mon « là » était sans doute au sud. Alors je décidai de m’installer sur la côte, de quitter l’Aveyron et de retourner vivre parmi des vignes où j’avais grandi et où j’avais vendu beaucoup de livres en été. Je commençais donc à regarder les annonces de location proches de Leucate, de Gruissan ou de Narbonne.

Trouver son « là », voilà un projet important.
Les musiciens en savent quelque chose.
Je vous raconterai;)
À bientôt !

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