Tout était calme, pas un bruit à l’exception de celui du critérium sur le papier. Parfois, de l’étage inférieur, montait une question « C’est quelle catégorie celui-ci ? »
L’année 2024 venait de commencer et j’avais un objectif : terminer mon roman. Alors je dis adieu aux longs marchés d’hiver, déserts et glaciaux, où l’on ne vend rien et où l’on attrape froid. Cette année, je décidai de rester chez moi, et dès que possible, je prenais quelques feuilles, un critérium et j’allais écrire à la médiathèque de Port-la-Nouvelle.
Dans le même temps, je sentais qu’un nouveau départ se préparait, car un potentiel acheteur avait visité l’appartement. Depuis mon installation, les agents immobiliers défilaient, ils prenaient des photos, accompagnaient d’éventuels investisseurs qui ne donnaient jamais suite. Mais cette fois c’était différent, pendant la visite l’homme s’était projeté, il m’avait posé des questions, il envisageait d’acheter et de vivre dans l’appartement.
Il allait y avoir du mouvement.
Sommaire
Françoise
Il faisait nuit, et comme souvent depuis la nouvelle année je remontais le long du canal, vers la jetée. Port-la-nouvelle endormie respirait d’un vent calme et froid pendant que je marchais, seul, avec des questions et des doutes plein la tête.
2023 n’avait pas tenu les promesses que je lui avais imposées. Qu’allait-il se passer en 2024 ?
Dans l’air humide des soirs d’hiver, je percevais une odeur de changement. Et alors que j’ouvris la boîte à livres située face à la place Saint-Charles, une de mes craintes se matérialisa.
Elle m’avait trahi ! Là, devant moi se tenait droit comme un i un couteau planté dans mon dos. Un livre, mon livre, dédicacé à une certaine Françoise, le 19 juillet (un mercredi, un jour, ou plutôt une nuit de marché nocturne) à Port-la-Nouvelle.
Oh, Françoise, comme tu m’as fait de la peine… J’ai pris ton livre avec moi et j’ai marché jusqu’au bout de la promenade. J’ai eu envie de le jeter dans une poubelle, de le revendre sur un site d’occasion, des drôles d’idées, un peu stupides, il faut l’avouer. Et puis, il fallait bien que ça arrive un jour, on ne peut pas plaire à tout le monde. J’avais déjà reçu un retour négatif cet été, en fin de compte, c’était juste un rejet de plus.
Dans mon journal, j’ai noté que cette rencontre pourrait faire l’objet d’un billet de blog. Elle ne sera qu’un paragraphe.
La nuit de ma rencontre avec le rejet, que dis-je, la trahison, l’horreur, le crime contre les lettres ! et les chiffres ! 172 pages abandonnées dans une boîte à livres, c’est 172 coups de couteau dans le dos ! Françoise s’est acharnée ! Françoise, qu’as-tu fait ? Françoise m’a tuer !!! Hum… Cette nuit (au long couteau), j’ai beaucoup marché. Et quand je suis repassé devant la boîte à livres, j’y ai remis mon recueil de nouvelles. Il allait vivre une autre vie, et puis, peut-être que Françoise l’avait aimé et qu’elle avait simplement voulu partager un livre qui lui avait plu.
On se rassure comme on peut.
Ce n’est pas du Rock, mais ça déménage quand même.
J’avais réussi à me construire une routine. Le matin je partais écrire, à midi, quand la médiathèque fermait, je rentrais chez moi le temps de manger, puis j’y retournais l’après-midi. Une habitude était née, et moi, j’accouchais chaque jour un peu plus de mon roman.
Mais on acheta mon appartement.
Et patatras, encore un déménagement…
Comme je m’y attendais un peu, j’avais pris les devants ; sur Le bon coin, j’avais trouvé une superbe location à Sigean (un village juste à côté de Port-la-Nouvelle).
Il était un peu plus grand, beaucoup plus lumineux (ce n’était pas très compliqué…), mais surtout, il était équipé d’un grand garage, où je pourrais garer mon fourgon, ranger mon matériel de marché et stocker mes livres.
En plus, le loyer était identique, c’était l’appartement parfait !
Mais il était en agence.
Les garanties, les assurances, tout ça, tout ça.
Vous connaissez la chanson.
Mon dossier atterrit en bas de pile…
Quelques jours plus tard, en me promenant le long du canal, une annonce sur la devanture d’une agence immobilière attira mon attention : 52 m², place de parking, parking à vélo, dans une résidence à Port-la-Nouvelle. Je le visitai, envoyai mon dossier, la conseillère de l’agence immobilière était confiante malgré mon dossier. Cette fois-ci, c’est la propriétaire qui refusa : mes revenus étaient trop irréguliers.
Oui, c’est le commerce, il y a des mois où l’on vend et d’autres où l’on ne vend pas…
Alors commença une longue période de visite. Je me déplaçai à Narbonne, à Cuxac, visitai d’autres appartements à Port-la-Nouvelle et à Sigean, mais entre les trop petits, ceux au 4e étage sans ascenseur et les mal isolés, je ne trouvais rien de convenable.
Mon bail de location s’arrêtait le 15 avril, et le 20 mars, je n’avais toujours rien trouvé.
J’élargis mon champ de recherche, et quelques jours plus tard, une annonce apparut : un petit T3, très lumineux, dans les Pyrénées-Orientales.
Je le visitai, il était composé de trois pièces d’environ 10 m² arrosées de soleil tout l’après-midi. Il n’était pas très grand, mais j’avais la place pour aménager une pièce en bureau. En plus, les propriétaires, des entrepreneurs dans le bâtiment, comprenaient ma situation. Le soir même de la visite, ils me proposaient d’y emménager.
Aquí : Catalunya
J’allais donc retourner dans les Pyrénées-Orientales, le département où je suis né, mais dont je ne connaissais rien, car j’ai grandi de l’autre côté, dans l’Aude. Pour les lecteurs éloignés de nos contrées méridionales, je dois préciser un détail : il existe une « petite » rivalité entre les deux départements, rivalité qui s’exprimait particulièrement au rugby lors des derbys entre le RCNM (Narbonne) et l’USAP (Perpignan). Étant ni croyant ni pratiquant de ce sport, je ne me suis jamais impliqué dans cette rivalité de clocher, mais je me souviens très bien du deuil narbonnais de 2007, lors de la relégation en pro D2 (à l’époque, j’étais interne au Lycée Diderot de Narbonne).
Ce qui m’a le plus frappé en arrivant dans le département, c’est la différence de végétation. La roche grise de la garrigue avait disparu, les vignes n’étaient pas la seule culture, la végétation était beaucoup plus verte, la terre semblait moins aride, bien que le climat soit sensiblement le même, à une exception près : le vent.
En Vallespir, la Tramontane n’est qu’un soupir, explique un dicton. Et ce n’est pas faux. Les marchés de l’Aude m’avaient habitué aux rafales, aux nappes qui s’envolent et aux lourds poids pour lester le parasol. Dans les Pyrénées-Orientales, à l’exception des quelques journées de bourrasques, tout ce matériel devenait moins utile, et les petites pierres que je disposais sur les articles de journaux, les affiches et les livres ne me servaient plus que de décoration, attirant la curiosité d’enfants prêts à les acheter.
Oui, à acheter les cailloux.
Pas mes livres.
Ça doit sans doute être plus rigolo de s’amuser avec des pierres.
Il y a peut-être une idée de business à lancer, un stand de cailloux et de branches d’arbre…
Houla, je digresse.
Reprenons le récit :
Tout juste installé, je me présentai sur les marchés de Céret, Collioure, Amélie-les-Bains et Banyuls. Certains ne me correspondaient pas, et je ne vendais rien, d’autres étaient incroyables. À Céret et à Collioure, où les places étaient très difficiles à obtenir, car beaucoup de commerçants s’y présentaient, je déballais mon stand d’un mètre. Malgré ce petit métrage, j’arrivais à attirer l’attention des passants en leur tendant un marque-page, beaucoup le prenaient, discutaient un peu avec moi, s’intéressaient à mon livre, et parfois, l’achetaient. Les gens semblaient moins méfiants, plus ouverts, j’avais l’impression de respirer, de moins lutter, et si, bien sûr, on me prenait encore souvent pour un témoin de Jéhovah, je m’efforçais de dissiper le malentendu dès que je le percevais.
Mes ventes décollaient, la météo était parfaite, j’anticipais une saison exceptionnelle.
Il ne va pas s’écrire tout seul
Le déménagement venait de briser ma routine, et, pendant quelques semaines, l’écriture subit un coup d’arrêt. Mais dès que je fus correctement installé, je saisis mon critérium et poursuivis l’écriture. Les villes de Collioure et de Céret étaient animées (fête de la cerise, de l’anchois, danse Sardanes, féria), mais je ne prenais pas le temps de me distraire, les marchés et l’écriture constituaient mes seules activités, avec, pour se détendre, un peu de sport.
Ainsi, les semaines défilèrent, et je ne participai ni à la féria de Céret, ni à la fête de la Cerise, ni à la Sant Jordi (une tradition catalane où l’on offre un livre et une rose à sa bien-aimée). Au lieu de m’amuser, j’écrivais et je vendais mon recueil de nouvelles. Parfois, la mélodie de quelques instruments inconnus se faufilait jusque sous mes fenêtres, alors, curieux et désireux d’un peu de nouveauté dans cette routine solitaire, je sortais quelques minutes pour découvrir, à l’ombre d’un grand platane, un petit orchestre, des danseurs et des spectateurs.
La dissolution des espoirs
Cette année, j’étais décidé à ne pas faire de folie, mon mal de dos me privait d’un sommeil réparateur, alors je me contentai de sept marchés par semaine.
Lundi : repos
Mardi soir : nocturne de Céret.
Mercredi matin : Collioure
Mercredi soir : Port-la-Nouvelle.
Jeudi matin : repos
Jeudi soir : Leucate village.
Vendredi matin : repos
Vendredi soir : Port-Leucate.
Samedi matin : Céret
Dimanche matin : Collioure
Compte tenu des ventes extraordinaires les mois précédents, je m’attendais à casser la baraque, à manquer de stock.
Eh bien pas du tout.
Souvenez-vous, au mois de juin, notre bon, généreux et vénérable président bien aimé avait dissout l’Assemblée nationale. Les élections devaient avoir lieu au mois de juillet, et cette drôle d’ambiance électorale refroidissait les potentiels lecteurs. On m’évitait, on refusait les marque-pages sans les regarder, bref, ce mois de juillet 2024 fut absolument catastrophique.
Heureusement, le mois d’août dissipa les tracas politiques et la saison reprit un cours à peu prés normal.
Et puis arriva le mois de septembre, progressivement le nombre de marchés diminua, la fatigue et le stress accumulés purent, un peu, décanter, et dans ce mélange de fatigue et de déception, je repris l’écriture du roman.
Il ne me restait que quelques chapitres à écrire.
J’aurais (enfin) de quoi me réjouir cette année !
Je vous raconterai.
À bientôt


















